Haiti in Translation : Bad Feminist par Roxane Gay, un entretien avec le traducteur Santiago Artozqui, par Siobhan Meï  

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Haiti in Translation : Bad Feminist par Roxane Gay, un entretien avec le traducteur Santiago Artozqui

Par Siobhan Meï  

 

Roxane Gay est une des écrivaines féministes les plus célèbres aux États-Unis. Gay est connue en particulier pour son style direct : elle aborde de front des sujets sensibles et souvent émotionnellement chargés comme l’agression sexuelle, l’avortement et la violence raciale dans ses écrits et sa prise de parole en public. Une écrivaine qui travaille dans plusieurs genres, Gay contribue régulièrement aux New York Times et a publié des histoires courtes, des essais, des bandes-dessinées ainsi qu’un roman.

 

En tant que fille d’immigrants haïtiens, Haïti et la diaspora haïtienne apparaissent souvent dans ses écrits de fiction et de non-fiction. Sa collection de nouvelles saluée par la critique titrée Ayiti (2011) (récemment traduite en français par Stanley Péan et publiée chez Mémoire d’Encrier) offre une variété de perspectives fictives sur les rapports humains, la production créative, et les difficultés rencontrées par les personnes issues de la diaspora haïtienne. An Untamed State (2014) (Treize Jours en français, traduit par Santiago Artozqui et publié chez Denoël) est un roman qui suit le personnage de Miri, une jeune femme aux origines haïtiennes qui a grandi aux Etats-Unis. Pendant une visite à ses parents qui habitent en Haïti, Miri est kidnappée, torturée, et détenue pour rançon. Le roman navigue entre le passé (avant cet évènement violent) et le futur (après sa captivité), décrivant un rapport compliqué entre le temps et le traumatisme au sein de la diaspora haïtienne.

 

Publié aux Etats-Unis la même année que An Untamed State, Bad Feminist est un recueil d'essais qui explore les façons dans lesquelles le féminisme intervient dans la vie quotidienne de Gay "pour le meilleur et pour le pire" comme le dit l’auteur elle-même. Bad Feminist est un texte qui évite une approche académique de la théorie féministe et se concentre plutôt sur les nombreux « paradoxes » quotidiens que les féministes auto-identifiées peuvent rencontrer. Comment, par exemple, un désir de démanteler l'hétéropatriarcat raciste peut-il exister simultanément avec une passion pour la téléréalité comme « The Bachelor » ? Gay ne donne pas de réponses définitives à ces questions, mais elle est transparente, et même vulnérable, par rapport à l’existence de ces « contradictions » dans sa vie. Il y a une certaine authenticité dans le féminisme de Gay qui parvient de son ouverture à la contradiction et de sa défense farouche de la pluralité du féminisme en tant que pratique humaine.

 

Bien que Bad Feminist soit fermement ancré dans les histoires et les cultures nationales américaines, comme de nombreux textes féministes elle voyage dans des contextes étrangers par le biais de la traduction littéraire. Dans ma conversation avec le traducteur accompli de Bad Feminist en français, Santiago Artozqui, nous discutons de ce qu’apporter un texte féministe signifie dans un nouveau contexte culturel. Peut-on traduire les féminismes ? Comment la traduction de Bad Feminist met-elle en évidence les similitudes et /ou les différences de définitions du féminisme entre la France et les États-Unis? Comment le travail de Gay a-t-il contribué aux conversations en cours en France sur les questions de racisme et d'agression sexuelle ? Et enfin, quelle est la place du travail de Gay dans le paysage de la littérature et de la production culturelle haïtienne en France ?

 

 

Siobhan Meï : Pour commencer, comment avez-vous rencontré l’écriture de Roxane Gay ? Bad Feminist n’est pas la première œuvre de Gay que vous ayez traduit : son roman An Untamed State (Treize Jours, Denoël) a été publié en 2017 et la collection d’essais, Hunger (Denoël) vient de paraître (2019). Pourriez-vous décrire l’évolution de votre rapport aux textes de Roxane Gay, écrivaine féministe originaire des États-Unis ? 

 

Santiago Artozqui : Lorsque Denoël m’a proposé de traduire An Untamed State, je connaissais Roxane Gay de nom, mais je ne l’avais jamais lue. Avant même d’en savoir plus, j’avais très envie d’accepter, parce que pour un traducteur, c’est toujours gratifiant de se voir confier le texte d’un écrivain reconnu. J’ai quand même lu une trentaine de pages avant de donner ma réponse, qui, vous l’aurez deviné, fut positive et enthousiaste.

 

Cela dit, ma position intellectuelle par rapport à la traduction littéraire est très affirmée : je ne traduis pas un auteur, je traduis un texte !

 

En effet, je suis intimement convaincu qu’un texte échappe à son auteur une fois qu’il le publie, et mon travail consiste à traduire la lecture que j’en fais. Un autre traducteur aurait très bien pu en faire une autre lecture, et sa traduction aurait été différente. Mais il est peut-être plus parlant d’illustrer cela par un exemple.

 

Pendant la première partie du roman, Miri, l’héroïne, est séquestrée et torturée pendant treize jours. J’ai longtemps hésité sur le choix du temps de narration – en anglais, le prétérit –, parce que certains passages semblaient mieux s’accommoder du passé simple, et d’autres du passé composé.

 

J’ai donc traduit une cinquante de pages au passé simple, puis les cinquante suivantes au passé composé, pour tester sur un extrait suffisamment long comment je ressentais la chose, et c’est seulement alors que j’ai choisi le passé composé, parce que j’ai estimé que ce temps de narration rendait les scènes de la première partie plus directes et plus intenses, surtout lorsque Miri parle à la première personne. Par exemple :

 

                   Lorsque le premier homme vint, je savais que ça serait lui. […] Je cessai de sautiller quand la porte s’ouvrit, et je reculai devant                     l’intrus, jusqu’à me retrouver le dos contre le mur. Il referma derrière lui. Je pensai bats-toi.

 

                   Lorsque le premier homme est venu, je savais que ça serait lui. […] J’ai cessé de sautiller quand la porte s’est ouverte, et j’ai                           reculé devant l’intrus, jusqu’à me retrouver le dos contre le mur. Il a refermé derrière lui. J’ai pensé bats-toi. (Gay, trans.                                  Artozqui, p. 108)

 

Bien entendu, sur trois lignes, la différence est beaucoup moins flagrante que sur quatre cents pages, mais je trouve que l’extrait ci-dessus ne fonctionne pas au passé simple. Au passé composé, on est « avec » Miri au moment où les événements se produisent (l’auxiliaire conjugué au présent favorise cet effet), et ses réactions semblent plus physiques, moins artificielles et moins éthérées (J’ai pensé bats-toi/Je pensai bats-toi).

 

En revanche, pour faire un tel choix, je ne me demande pas ce que Roxane Gay ferait si elle écrivait en français, comme j’entends parfois certains traducteurs le dire en parlant de leurs auteurs. Je me demande ce que j’ai ressenti en lisant son texte et comment je pourrais au mieux restituer ce ressenti à un lecteur francophone. Roxane Gay aurait-elle choisi le passé simple ? Peut-être… Je n’en sais rien. Mais selon moi, le texte fonctionne mieux avec un passé composé.

 

Ce qui m’amène, après un long détour, à répondre à votre question. Quand je coiffe ma casquette de traducteur, le fait que Roxane Gay soit une écrivaine féministe originaire des États-Unis n’a pour moi qu’une importance secondaire. Cela influence certainement ma lecture, comme celle de tout un chacun, mais je pense que si j’avais traduit ce texte sans connaître le nom de l’auteur, mes choix auraient été les mêmes.

 

SM : En tant que traducteur, vous avez une spécialisation dans la littérature américaine. Vous avez traduit des best-sellers de John Connolly, Andrew Michael Hurley, Lisa Belkin et Kate Watterson parmi tant d’autres. En quoi Bad Feminist est-il similaire ou différent des autres œuvres américaines que vous avez traduites ? 

 

SA : Parmi les quatre auteurs que vous citez, Lisa Belkin est la seule que l’on puisse comparer à Roxane Gay. Les trois autres, et notamment Andrew M. Hurley, dont j’adore l’écriture, ont adopté des visées très différentes de celle de Roxane Gay dans Bad Feminist. En tant que traducteur, je considère que la visée d’un texte est un élément essentiel à la facture de ma traduction. En effet, quand on traduit, il y a des choix à faire, des arbitrages à rendre entre telle ou telle façon de restituer le texte original. Or, pour dire les choses simplement, dans un roman, je vais avoir tendance à privilégier la littérarité du texte (style, forme de la narration, etc.), alors que dans un essai, je trancherais plutôt, quand cela se révèle nécessaire, en faveur du fond (précision dans le rendu des idées et des raisonnements, connecteurs logiques et articulation entre les différentes parties du texte, etc.) C’est dans ce sens que Bad Feminist se rapproche de Show Me A Hero. Dans ce genre de texte, le traducteur doit également coiffer une casquette de journaliste. Je vais vous donner un exemple trivial. Dans Bad Feminist, dans l’essai intitulé « The Spectacle of Broken Men », Roxane Gay rapporte un événement qui s’est produit au Texas, et qu’elle date (p158) : Saturday, June 9, 2013. J’ai vérifié la date, et il se trouve que le 9 juin 2013 était un dimanche. Dans un roman, je me serais contenté de choisir entre le samedi 8 et le dimanche 9, en fonction de l’intrigue et des besoins de la narration, voire de laisser tel quel si l’histoire l’exigeait, mais comme c’était un essai, je suis allé rechercher sur internet une mention de ce fait divers, dont j’ai effectivement trouvé la trace dans The Monitor, dans le numéro du 8 juin. J’ai donc modifié dans la traduction en samedi 8 juin 2013.

 

Un autre exemple, probablement plus intéressant, permet peut-être d’expliquer en quoi un traducteur peut modifier la perception de ce qu’il traduit tout en restant « fidèle » au texte original. Dès le premier mot de l’introduction de Bad Feminist, un problème se pose. Roxane Gay écrit : « Feminism (n.): Plural ». C’est de toute évidence une variation sur la définition qu’on pourrait trouver dans un dictionnaire. J’avoue que la tentation était grande de traduire par : « Féminisme (n. m.) : Pluriel ». Je trouvais ce « nom masculin » assez drôle, et assez proche aussi du second degré qu’on trouve chez Roxane Gay. Mais comme on le sait, les substantifs n’ont pas de genre en anglais, et ç’aurait donc été une surtraduction. J’ai donc écrit : « Féminisme (subst.) : Pluriel », plus neutre, mais qui ne donne pas au texte un sous-entendu absent dans l’original. Dans un roman, j’aurais certainement gardé ce « nom masculin ».

 

SM : Dès son titre—et dès son premier mot comme vous le signalez— Bad Feminist annonce son intervention dans le sujet du féminisme. Ce que j’aime dans cette collection c’est que Gay cherche à signaler la nature plurielle et imparfaite du féminisme en documentant ses propres contradictions et complexités en tant qu’être humain. Alors que Gay déstabilise la notion que toutes féministes doivent adhérer militairement à un ensemble de principes communs, il existe des aspects du féminisme de Gay qui sont fondamentaux et immuables, comme sa condamnation de la culture du viol. Votre traduction de Bad Feminist est parue en 2018, la même année que Catherine Deneuve et d’autres féministes françaises ont signé une lettre qui a dénoncé le mouvement #MeToo et son équivalent français, #Balancetonporc. Dans l’histoire des féminismes français et américains, la traduction a été un canal très important pour l’échange de connaissances féministes et, en tant que telle, elle a également mis en lumière des différences dans la définition du féminisme dans ces contextes nationaux. Comment (le cas échéant) ces différences se sont-elles manifestées dans votre traduction de Bad Feminist pour un public français ? Et parallèlement, comment voyez-vous le travail de Gay s’interposer dans les discussions en cours sur le féminisme en France, en particulier en ce qui concerne le problème du viol et des agressions sexuelles ?

 

SA : En fait, j’ai traduit Bad Feminist fin 2017, et je l’ai rendu début janvier 2018, donc avant la polémique autour de la dénonciation du mouvement MeToo/Balancetonporc suscitée par Catherine Deneuve et al. L’influence que ces positions auraient pu avoir sur ma traduction n’est donc pas directe. Cela dit, de manière plus générale, il y a une différence culturelle essentielle entre les États-Unis et la France : le rapport à la communauté. Pour un français élevé dans « une république une et indivisible », la segmentation de la société en fonction de critères communautaires passe mal. En France, ce sont plutôt les réactionnaires qui cherchent à imposer une grille de lecture communautaire (par exemple, en opposant les « Français de souche » aux « immigrés de première (ou deuxième ou troisième génération) ». Les progressistes cherchent au contraire à exprimer le fait que ces « différences » ne sont qu’une construction intellectuelle destinée à servir des visées politiques. En quoi un « immigré de troisième génération », c’est-à-dire quelqu’un qui est né en France et dont les parents sont nés en France, est-il différent d’un « Français de souche » ? (statut qui, à ma connaissance, n’est pas clairement défini, mais qui, dans les faits, semble se traduire par « être blanc et porter un nom d’origine française ou à la rigueur européenne).

 

Du coup, lorsqu’on traduit Roxane Gay, certains éléments du discours sont difficiles à avaler pour un progressiste français. Par exemple, l’essai sur Tarantino, auquel Gay reproche essentiellement (dans tous les sens du terme) au réalisateur de Django de ne pas être noir, m’a posé des problèmes. Comment expliquer au lecteur ces différences culturelles qui nuancent vraiment le propos sans lui donner l’impression qu’il suit un cours de civilisation américaine ? Comment lui expliquer que l’essentialisme dont Roxane Gay fait preuve (même si elle s’en défend) est bien plus culturel qu’idéologique ? Bien sûr, on aurait pu le faire dans une édition préfacée, annotée et commentée, mais ce n’était pas le projet de l’éditeur, qui souhaitait simplement publier l’ouvrage à destination du grand public (ce que l’original est aux États-Unis) et non à un public universitaire.

 

Quant à l’influence de Roxane Gay sur les débats qui ont cours actuellement en France sur le viol, les agressions sexuelles et le consentement en général, elle est minime (à ma connaissance, du moins). Je ne l’entends que rarement être citée, et on préfère se référer à des féministes plus classiques (Gloria Steinem est celle qui me semble la plus en vue, et elle correspond bien au féminisme que Roxane Gay dénonce, celui d’une femme blanche, belle, qui connaît la réussite et qui pose un modèle que la plupart des femmes ne peuvent reproduire. Judith Butler est bien évidemment connue des milieux intellectuels, mais je pense qu’elle est totalement inconnue du grand public).

 

Encore une fois, il ne s’agit que de l’expression d’un sentiment personnel et non du fruit d’une recherche scientifique, mais j’ai l’impression que pour défendre la cause féministe en France, on préfère que l’étendard soit porté par une grande femme blonde (même âgée) que par une femme noire et obèse. Du coup, on reconnaît à Gloria Steinem (par exemple) la primogénité de son combat, et on s’arrête là, en faisant totalement abstraction de ce qu’il a pu se passer ensuite et de ce qu’il se passe aujourd’hui.

 

SM : En effet, quand je parle avec des Français blancs, la question du racisme semble toujours être considérée comme un problème que la France a depuis longtemps « résolu » par rapport aux États-Unis où le racisme est une question « évidente ». Pap Ndiaye et d’autres intellectuels français ont écrit sur ce phénomène où la catégorie noire en tant qu’identité est rendue invisible par l’état français. Pour Gay, son féminisme est profondément lié à son identité en tant que femme noire. Comment voyez-vous le travail de Gay contribuer (ou non) aux discussions en cours sur ce que signifie être noir en France ?

 

SA : La question du racisme en France et de la réflexion des français par rapport à ce problème est d’une hypocrisie totale. Effectivement, ici, on déclare sans aucune réserve que le racisme n’est qu’un phénomène anecdotique, certes désagréable, mais, comme vous dites, « résolu ». La réalité est tout autre quand on n’est « pas blanc ». La France est un pays profondément raciste, mais qui prétend ne pas l’être, et aujourd’hui encore, on trouve beaucoup de gens pour dénoncer les agissements du KKK dans les années soixante aux États-Unis, et beaucoup moins pour dénoncer les ratonnades qui avaient lieu en plein Paris à la même époque (le massacre du 17 octobre 1961 par exemple). La loi française interdit d’établir des statistiques en fonction de la race (justement pour préserver cet idéal de « république une et indivisible »), ce qui fait qu’on ne dispose pas de chiffres officiels permettant d’évaluer la prégnance de ce racisme. Néanmoins, de nombreuses études ont montré qu’à CV et cursus égal, un Français non blanc ou dont le nom a une consonance étrangère à cinq fois moins de chances d’obtenir un poste que son homologue blanc avec un nom français. Il en va de même pour louer un appartement (je me suis personnellement entendu dire par un agent immobilier que « le propriétaire ne veut pas de noirs chez lui »), ou tout simplement dans la vie quotidienne. Un blanc peut protester contre la politique gouvernementale si celle-ci lui semble injuste, mais lorsqu’un noir le fait, il s’entend souvent répondre que s’il n’est pas content, il peut « rentrer chez lui ». Et lorsque, en tant que noir, vous évoquez cet état de fait, on vous répond souvent que « vous exagérez ». C’est quelque chose qui m’arrive fréquemment. Comme j’ai connu une certaine réussite dans mes activités de traducteur, quand j’évoque la question, on me renvoie souvent mon parcours comme une preuve du fait que le racisme n’existe pas en France. C’est assez désespérant.

 

SM : À votre avis en tant que traducteur des œuvres d’une écrivaine de la diaspora haïtienne, quelle est la place de la voix de Roxane Gay, dans la scène littéraire étrangère en France ? Aux États-Unis par exemple, des appels ont été lancés pour traduire davantage d’œuvres de femmes de couleur qui sont sous-représentées (et souvent mal présentées) sur les marchés littéraires anglophones. Dans quelle mesure des appels similaires à la représentation littéraire équitable se construisent-ils en France ?

 

SA : En France, il y a une diaspora haïtienne très active, dont j’ai eu l’occasion de rencontrer certains membres à l’occasion de la publication de son roman, mais que je connais assez peu par ailleurs. Et avant de traduire Roxane Gay, je l’identifiais comme une auteure américaine, et je n’étais pas au fait de ses origines. Il faut donc lire ma réponse à l’aune de cette méconnaissance de la littérature haïtienne et de sa réception en France, mais encore une fois, il se passe beaucoup de choses de ce côté-là !

 

Bizarrement, Roxane Gay est assez ignorée dans la scène littéraire française. La raison en est peut-être sa réticence à voyager. Denoël l’avait invité à venir pour la sortie du livre, et les nombreux articles qui ont accompagné la parution de ce dernier semblent indiquer qu’elle aurait pu mieux incarner ce qu’elle représente en étant, justement, présente. Cela dit, de manière plus générale, j’ai le sentiment qu’en France plus qu’ailleurs, les féministes de couleur sont enfermées dans cette catégorie doublement stigmatisante lorsqu’elles écrivent en français, et carrément ignorées quand elles le font dans une autre langue. J’ai l’impression qu’ici, on se dit qu’on a déjà Simone de Beauvoir, alors pourquoi aller s’intéresser à quelqu’un d’autre, surtout quand elle (ou il) a le mauvais goût de ne pas être blanc et francographe. Évidemment, il ne faut pas généraliser, les choses changent. Par exemple, l’une de mes anciennes étudiantes, Suzanne Dufour, qui se définit elle-même comme activiste queer, est en train de traduire The Book of Pride, de Mason Funk, après avoir traduit Borderlands – La Frontera de Gloria Anzaldua. Je pense aussi à Noémie Grunwald, très présente sur ce front-là. Il y a donc dans le paysage littéraire français des gens qui s’efforcent de développer une « représentation littéraire équitable », mais il me semble qu’on est très loin de ce qui peut se passer de l’autre côté de l’Atlantique, où ces problématiques ont une diffusion beaucoup plus large.

 

SM : Vos réflexions sur les intersections entre le féminisme et la traduction en France soulignent ce canal littéraire et politique très riche entre les États-Unis et la France, mis en valeur par le travail des traductrices et traducteurs. À mon avis, c'est le travail difficile (et souvent joyeux !) de traduction qui contribue le plus à la diffusion et à l'adoption du féminisme en tant que projet radical et transnational. Ce travail est cependant inégalitaire : basé sur ses recherches sur le marché littéraire aux EU, Dr. Corine Tachtiris a trouvé qu’alors que les femmes traduisent les auteurs masculins et féminins en égalité, les traducteurs masculins traduisent les auteurs masculins avec une préference de 80% contre 20% des auteurs féminins. Ce problème de représentation dans le cadre de la traduction littéraire est lié, bien sûr, à la culture sexiste de l’industrie de l’édition— un sujet que Gay elle-même aborde dans son essai « Par-delà la mesure de l’homme » :

 

            Les solutions sont évidentes. Arrêtez de trouver des excuses. Cessez de dire que ce  sont des femmes qui dirigent le monde de                            l’édition. Arrêtez de justifier l’absence de parité dans les publications les plus en vue, qui ont les ressources pour s’attaquer aux            

            inégalités entre les genres. Arrêtez de répéter en boucle l’argument plutôt faible selon lequel vous publiez simplement les meilleures                plumes, indépendamment de leur genre. Il y a de nombreuses preuves de l’excellence des femmes qui écrivent. Publiez-en plus.                       (Gay, trans. Artozqui, p. 251)

 

A votre avis, quelle est le rôle spécifique des traducteurs et des traductrices vis à vis de ce problème de sexisme dans le monde de l’édition ? Et, en tant que traducteur d’un texte écrit par une femme, comment pensez-vous qu’on peut combattre cette réticence à traduire les écrivaines de la part des traducteurs hommes ?

 

SA : En France, les métiers de traducteur (et de la chaîne du livre en général) sont très majoritairement exercés par des femmes – je ne connais pas le chiffre officiel, mais je dirais sans crainte de me tromper que plus de quatre-vingts pour cent des traducteurs sont des femmes, et il en va de même pour les éditeurs. Il est donc statistiquement normal, si l’on en croit le théorème de Bayes, que les femmes traduisent plus d’auteurs que les hommes ne traduisent d’auteures.

 

Dans mon entourage professionnel, je n’ai jamais rencontré le biais que vous évoquez (la réticence des hommes à traduire des textes de femmes). Personnellement, j’avoue que je ne m’étais même jamais posé la question. En effet, comme je le disais plus haut, je considère que je ne traduis pas un auteur, mais un texte, et je n’accorde que peu d’importance au genre de son auteur•e – aucune pour un roman, et dans le cadre d’un essai, uniquement si le sujet est directement lié à une question de genre. Pour être tout à fait précis, je ne dis pas que le genre de l’auteur n’a aucune influence sur le texte qu’il écrit, ce que j’affirme, c’est que pour le traduire, sauf cas particulier, en tenir compte n’est pas un critère de réussite essentiel.

 

Cela étant posé, il me semble qu’on peut généraliser votre question et se demander non pas « comment combattre la réticence de certains hommes à traduire des textes écrits par des femmes ? », mais plutôt « Comment combattre la bêtise ? » Et là, j’avoue que je n’ai pas la réponse.

 

SM : Passons à l’organisation du texte, j’aimerais parler de vos stratégies pour protéger et en même temps rendre accessible l’argot américain et les termes culturellement marqués, particulièrement les références à l’histoire, la culture, et la pensée noire aux EU. J’ai remarqué que vous avez utilisé un mélange de parenthèses et de notes de bas de page pour expliquer des références, comme l’intersectionnalité et le NAACP. Vous avez fait la même chose pour décrire l’argot comme “Redbone” et “blipster”. Comment avez-vous pris le choix d’utiliser des notes de bas de page au lieu d’un glossaire par exemple ? Et comment avez-vous décidé de quels termes avaient besoin d’explication pour un public français ?

 

SA : Pour ce qui concerne les notes de bas de page et l’explicitation de certains termes, l’idée était d’en inclure le moins possible, et de n’intervenir que lorsque le terme ou la notion semblaient particulièrement difficiles à saisir pour un lecteur non familier de la culture américaine. Les choix sont donc subjectifs. Quant au mélange parenthèses/notes de bas de page, il est plutôt dicté par la volonté de rendre la lecture le plus fluide possible (parenthèses), et de n’inclure une note que lorsque toute autre option nous semblait insuffisante.

 

SM : En rapport avec tout cela, Bad Feminist est un livre qui est très intertextuel, avec beaucoup de références à la pop culture américaine. J’ai vraiment apprécié le fait que vous ayez systématiquement cité des traducteurs de livres que Gay mentionne dans ce texte. En tant que lectrice et traductrice, la visibilité d’autres traducteurs de littérature américaine dans Bad Feminist me paraît importante. Dans la traductologie nous parlons souvent du problème de la visibilité du travail des traducteurs. Parmi des traducteurs littéraires en France, est-ce un problème qui est souvent discuté ? Et en parlant de cela j’ai remarqué que votre nom n’apparaît pas sur la couverture de Bad Feminist

 

SA : En tant que président d’Atlas, je ne peux que militer pour la visibilité des traducteurs ! C’est donc une sorte de réflexe pour moi de citer le traducteur quand je cite une œuvre traduite. Au cours des dernières années, beaucoup de progrès ont été faits sur cette question, et les traducteurs sont mieux reconnus en France qu’il y a dix ans. Néanmoins, tout n’est pas rose, et c’est un combat qu’il faut continuer. La mention du nom du traducteur sur la couverture relève de la volonté de l’éditeur : certains le font, la plupart ne le font pas… Les raisons invoquées laissent parfois rêveur – manque de place sur la couverture, critères esthétiques (l’intégration du nom du traducteur sur la couverture rendrait celle-ci moins belle…). Mais on avance !

 

SM : Vous êtes un traducteur et écrivain qui est très présent sur la scène littéraire en France. Vous êtes directeur général du journal littéraire En attendant Nadeau où vous avez écrit sur les sujets comme la « traduction créative » et le mouvement de l’Outranspo. Vous êtes aussi le président d’ATLAS, l’Association pour la Promotion de la Traduction littéraire. Qu’est-ce qui vous a amené à faire carrière dans la traduction littéraire ?

 

SA : J’ai toujours été un grand lecteur, mais je suis arrivé dans la traduction par hasard. Un jour, en studio, pendant une pause, l’artiste que j’enregistrais m’a dit qu’un de ses amis, un petit éditeur, cherchait quelqu’un pour traduire une biographie de Brian Jones, mais qu’il voulait quelqu’un qui soit familier des milieux de la musique et du rock. Comme il savait que je parlais anglais, il m’a donné son contact, et j’ai traduit ce bouquin. L’éditeur, très content du résultat, m’en a proposé un autre, et, de fil en aiguille, je me suis retrouvé à traduire tout le temps et à ne plus du tout faire de musique. Mais l’exercice m’a plu, et c’est ainsi que je suis devenu traducteur. Aujourd’hui, j’ai presque une cinquantaine de traductions publiées, et cela me plaît toujours autant !

 

Mes autres activités sont toutes plus ou moins liées à la traduction ou à la littérature. L’Outranspo est un laboratoire très stimulant de pratiques et d’idées. Nous avons publié un dossier dans Drunken Boat, où figure, par exemple, une forme poétique traduisante que j’ai inventée : Waves.

 

En attendant Nadeau est une véritable aventure, nous avons créé ce journal en ligne et gratuit consacré à la littérature et aux idées en janvier 2016, nous avons depuis publié 2500 articles et nous en sommes à 50 000 lecteurs mensuels. Le 15 janvier 2020, nous avons sorti une appli pour smartphone (elle aussi gratuite) téléchargeable sur les Stores d’Apple et de Google. J’y consacre pas mal de temps, mais c’est passionnant !

 

Quant à Atlas, cela fait six ans que j’y suis, dont cinq en tant que président. Mais là, j’arrive au bout de mon mandat et je vais laisser la place à d’autres pour avoir le temps de me consacrer à mes autres activités, et notamment à l’écriture.

 

 

Bibliographie sélectionnée :

 

Œuvres de Roxane Gay :

 

Bad Feminist, New York : Harper Perennial, 2014 (Bad Feminist, trans. Santiago Artozqui, Paris: Denoël, 2018).

 

An Untamed State, New York: Grove Press, 2014 (Treize Jours, trans. Santiago Artozqui, Paris: Denoël, 2017).

 

Hunger: A Memoir of (My) Body, New York: Harper Collins, 2017 (Hunger: Une histoire de mon corps, trans. Santiago Artozqui, Paris: Denoël, 2019).

 

Ayiti, New York : Grove Press, 2018 (orig. pub. 2011) (Ayiti, trans. Stanley Péan, Montréal: Mémoire d’Encrier).

 

Traductions supplémentaires de Santiago Artozqui:

 

Crimespotting présenté par Irwin Welsh (London: Music and Entertainment Books, 2010)

 

La fin du secret, Julian Assange et la face cachée de Wikileaks par David Leigh and Luke

            Harding (London : Music and Entertainment Books, 2011)

 

Dear Dad by Ky-Mani Marley (London: Music and Entertainment Books, 2011)

 

Les Mortes-Eaux par Andrew Michael Hurley (Paris : Denoel, 2016)

 

Show Me a Hero par Lisa Belkin (Paris: Kero, 2017)

 

La vie ne me fait pas peur par Maya Angelou (Paris : Seghers, 2018)

 

Enemi du peuple par Jim Acosta (Paris : Harper Collins France, 2019)

 

Biographie :

 

Santiago Artozqui est auteur, traducteur et critique littéraire, président d'Atlas (Association pour la promotion de la traduction littéraire), membre fondateur et directeur général d'En attendant Nadeau (Journal de la littérature, des idées et des arts), membre de l'Outranspo (Ouvroir de Translation Potencial) et chargé de cours au M2 Traduction littéraire Paris 7.

 

Siobhan Meï est doctorante de littérature comparée à l’Université de Massachusetts Amherst. Ses recherches se concentrent sur les intersections de la fiction, la mode, et la traduction dans le Black Atlantic. Ses publications apparaissent dans The Routledge Handbook on TranslationFeminism, and GenderMutatis MutandisTransferenceCallaloosx salon, et Caribbean Quarterly. Siobhan est co-rédacteur de la serie digitale “Haiti in Translation” soutenu par H-Net.

 

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